Le modèle économique des acteurs du secteur privé intervenant dans le secteur des engrais a connu un bouleversement sans précédent depuis l’annonce de la décision, en mars 2024, de l’Etat burkinabè de créer la Société Burkinabè des Intrants et Matériaux Agropastoraux (SOBIMAP). Le monopole accordé à cette nouvelle entité de l’Etat sur les importations des engrais au Burkina Faso a mis un brusque terme au modèle économique de cette classe d’opérateurs économiques dont l’activité consistait à satisfaire les besoins des producteurs agropastoraux en intrants agricoles de qualité. Si la décision de l’autorité de reprendre en main le contrôle total de l’approvisionnement du pays en engrais est manifeste, elle ne signifie pas pour autant l’exclusion définitive du privé de cet important maillon économique des engrais. Le secteur privé voit son rôle évolué et redéfinit aux côtés de l’Etat. Il devient l’un des partenaires opérationnels d’un Etat qui ne cache pas son ambition de faire des engrais un outil de conquête de l’autosuffisance et de la souveraineté alimentaire et nutritionnelle.
16 février 2026. Le Service Communication et Relation publique de la Direction Générale de la Douane (SCRP-DGD) informait l’opinion nationale, via ses canaux sociaux, que des éléments de la Brigade Mobile de la Douane de Manga avait intercepté dans la nuit du 14 février 2026 une cargaison de quatre cent quarante (440) sacs d’engrais introduite frauduleusement sur le territoire national. Dans sa brève, il a indiqué que « cette cargaison cherchait à contourner les circuits officiels d’approvisionnement, en violation flagrante de la réglementation en vigueur. » S’ils avaient réussi à tromper la vigilance des Gabelous, les indélicats allaient mettre ces engrais de qualité douteuse sur le marché noir, ce qui allaient contribuer à compromettre les rendements des producteurs agropastoraux et mettre en péril les objectifs nationaux en terme de production agricole.
3 mai 2026. La Brigade d’Enquête et de Recherches de l’Ouest (BERO) de la Coordination Nationale de Lutte contre la Fraude (CNLF) annonce avoir saisi à Bobo-Dioulasso, la capitale économique du Burkina Faso, vingt-deux (22) tonnes d’urée frauduleusement importée. D’une valeur totale de 28 225 000 Fcfa, ces engrais étaient dissimulés dans des sacs d’anacarde et de maïs afin de tromper la vigilance des forces de sécurité. Une saisie qui vient témoigner de l’ingéniosité des fraudeurs et de l’engagement des Gabelous à garder sauf l’espoir d’une bonne production agricole pour le Burkina Faso.
Plus récemment encore, soit le 22 mai dernier, c’est la Police nationale qui annonçait à son tour la saisie de 210 sacs d’engrais, environ 10,5 tonnes, à Pô. La valeur totale du butin ? 5 670 000 Fcfa. Selon les informations fournies, il s’agit de deux (2) individus qui évoluaient dans le trafic et la vente d’engrais au Burkina Faso au mépris des dispositions légales en matière d’importation, de contrôle et de gestion des engrais. Ils faisaient entrer frauduleusement des engrais de la marque « Yara » sur le territoire burkinabè pour être d’abord stockés dans un magasin dédié avant d’être « redistribués à des commerçants installés notamment à Pô, Nobéré et Kombissiri », selon la note de la Police.
Ces récurrentes saisies d’intrants agricoles témoignent d’un constant engagement des différentes forces de sécurité intérieure à barrer la route à toute tentative d’importation parallèle des engrais au Burkina Faso en dehors du circuit officiel et règlementaire reconnu. Et pourtant l’engagement des forces de sécurité intérieure à combattre les tentatives d’importation frauduleuse des intrants agricoles au Burkina Faso est sans appel. L’Inspecteur divisionnaire des Douanes, Yves Kafando, Directeur général des Douanes a été on ne peut plus clair. « La protection des intrants agricoles constitue un impératif stratégique national. Toute tentative de contournement des dispositifs publics d’approvisionnement sera systématiquement combattue avec rigueur, méthode et fermeté. ». Au-delà de la fermeté qu’affiche le patron des gabelous burkinabè, il s’agit surtout d’une invite faite aux opérateurs économiques et autres acteurs du secteur privé à se conformer à la loi n° 010-2025/ALT du 4 juillet 2025 portant gestion et contrôle des engrais au Burkina Fao. C’est également un appel lancé aux producteurs agropastoraux à s’approprier de la nouvelle règlementation en matière de gestion et de contrôle des engrais.
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Avec la création de la Société Burkinabè des Intrants et Matériaux Agropastoraux (SOBIMAP) en mars 2024, le gouvernement burkinabè a affiché sa volonté d’être le maître du jeu en ce qui concerne les engrais. L’une des grandes décisions prises a été d’octroyer à la SOBIMAP le monopole sur l’importation des engrais au Burkina Faso. Cela devrait permettre d’atteindre plusieurs objectifs stratégiques majeurs. La décision est stratégique pour l’Etat, mais elle a profondément bousculé le modèle économique de certains acteurs du secteur privé qui évoluaient dans l’importation des engrais. Ces acteurs voient ainsi le cœur de leur activité être touché au nom de l’intérêt général. Cependant, il est à noter que la décision de confier le monopole des importations de l’engrais à une structure nationale n’exclut pas le secteur privé de la chaîne économique des engrais au Burkina Faso. Avec cette nouvelle politique nationale des engrais, le rôle du secteur privé est plutôt redéfini aux côtés de l’Etat avec des opportunités économiques à saisir. « L’Etat veut surtout avoir des acteurs privés plus organisés et plus professionnels à ses côtés pour que certains objectifs stratégiques même puissent être atteints. » a indiqué un acteur privé évoluant dans le secteur des engrais.
L’une des grandes opportunités pour les opérateurs économiques nationaux qu’offre cette nouvelle politique nationale des engrais est l’industrialisation. Les capacités de production locale d’engrais sont encore très faibles alors que la demande du secteur agricole croît. Cette situation met le pays dans un état de dépendance chronique vis-à-vis des importations. En décidant de la monopolisation de l’importation des engrais, l’Etat lance un appel aussi aux acteurs du secteur privé afin qu’ils puissent investir dans la fabrication locale d’engrais, organique ou chimique, pour saisir les opportunités réelles de marchés et soutenir la dynamique de modernisation de l’agriculture burkinabè. Il peut s’agir d’investissement lourd, mais il s’agit surtout d’un investissement stratégique et structurant.
Au-delà de l’industrialisation, la nouvelle politique nationale des engrais offre l’opportunité aux acteurs du secteur privé d’être aux côtés de l’Etat pour le transport et le stockage des engrais dans les conditions optimales et définies par la loi. Les capacités opérationnelles propres de la SOBIMAP ne peuvent suffire à pouvoir répondre avec efficacité aux besoins des producteurs en matière d’engrais. Elle devrait de ce fait avoir à ses côtés des opérateurs économiques pour notamment le transport des engrais des différents ports de la sous-région jusqu’au Burkina Faso. Une fois le transport effectué, les opérateurs économiques seront également sollicités pour le stockage des engrais dans des magasins dédiés. Les conditions et les modalités de stockage de ses engrais devront en outre se faire dans des normes précises.
La finalité des engrais est d’être utilisée effectivement par les producteurs agropastoraux sur toute l’étendue du territoire national. La mission de la SOBIMAP ne serait en outre être atteint que si elle parvenait à pouvoir mettre à la disposition des producteurs partout où ils se trouvent des engrais de qualité. Pour y parvenir, elle a besoin de constituer un réseau règlementé, dense et structuré. C’est à ce niveau que l’intervention du secteur privé est capitale : Intervenir sur le délicat maillon de la distribution et la vente de proximité pour améliorer la disponibilité des engrais sur toute l’étendue du territoire national.
La loi portant sur la gestion et le contrôle des engrais confère à la « structure nationale habilitée », notamment la SOBIMAP, le monopole pour l’importation des engrais au Burkina Faso certes, mais elle précise que malgré cette disposition « toute autre structure peut être autorisée, à titre exceptionnel, à importer des engrais au Burkina Faso. » Cela ne peut tout de même se faire que sur la base de certaines conditions et modalités qui devront être définies par voie règlementaire. C’est dire donc qu’au-delà du monopole, il y a encore une possibilité au privé d’intervenir dans l’importation des engrais.
Ahmed Traoré (cheick.av@gmail.com)
Sentinelle BF









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